15 mars 2009

Alain l'enChanteur et le château d'O

Bashung s’en est allé avec l’extrême Élégance de l’artiste accompli, mais victime de ses sources inspiratrices, de ses addictions comme le résumerait l’approche clinique.


Sans être un inconditionnel de son œuvre musicale, quelques joyaux s’imposent comme autant de singularités esthétiques au riche pays onirique du créateur. Au premier rang, Madame rêve, où les vocables suggestifs de Grillet épousent les notes aspirantes de Bashung. Une ambiance ? Non, trop mesquin ! Un univers captateur d’émotions, oui, qui vous enroulent pour vous submerger. Une portée de grâce.


La mort de Bashung, c’est une part de mon existence qui s’éloigne pour se fondre dans les restes vaporeux du définitivement perdu. Une tranche de passé sans le moindre rapport avec mes choix de vie d’aujourd’hui. Bashung, comme un révélateur d’une enfance en marge du modèle commun.


1980, après quinze ans de tâtonnements artistiques, il accède enfin au succès espéré avec sa Gaby le long des golfes pas très clairs. Moi, comme le susurre l'un de ses aînés en chanson, j’ai dix ans, mais je n’appelle pas ma maman pour confier mes bobos. Je me sens, au contraire, dans mon élément vital au château d’Omiécourt, en pleine Picardie – aujourd’hui exploité comme chambres d’hôtes de luxe. Parmi les quelques mélodies choisies, via les médias, des airs de Bashung habillent les souvenirs qui me restent de cette vie de hobereau.


Je me revois ainsi, une nuit d’été, dans le grenier d’une dépendance du château, pour des moments fraternels avec Hermione et Karl, enfants du même âge qui me sont alors si chers, complices de jeux et d’aventures improvisées, et ce soir-là de musiques partagées. Les trois dix, comme on nous surnomme en cette année de révélation d’Alain Bashung, inventent d’extraordinaires épopées au Fort Alamo, dans l’un des sous-bois de la propriété, reste d’un énorme tas de terre devenu mont touffu. Les trois onze poursuivent leurs jeux alors que le Vertige de l’amour peuple les ondes et ancre, pour toujours, le son Bashung dans le panthéon musical français. Pousser ses gambettes jusqu’aux grands bois, après un passage à travers champs désertés par les bœufs, pour y retrouver la magie d’une géographie torturée par les obus de 14-18 et sur laquelle arbres et lianes ont insufflé une esthétique reposante : plus de carnage ni d’explosions, mais des complicités enfantines qui semblent éternelles. Bombez le torse, bombez ! comme un délire familier qui me vient en écho de nos châtelains egos.


Ainsi, éparses, quelques parcelles qui me restent et Bashung remuant ces souvenirs qui n’auront eu comme sens que les instantanés vécus, avant les désillusions, les séparations et les rancunes… Avoir perdu ce chanteur si tôt, ne pas avoir su prolonger l’accroche avec ce frère et cette sœur de cœur, cela rend un peu coupables ses choix et son approche du passé. Bon vent à toi, Alain l’enChanteur !

08 mars 2009

Capuches à découvert

Alors que le film Banlieue 13 Ultimatum n’est pas programmé par le diffuseur UGC dans certains complexes aux abords de cités, les haines encapuchonnées se révèlent au détour d’une séance… pédagogique.

Mon activité me met parfois au contact de jeunes en rupture sociale et dont l’approche du monde est conditionnée par quelques exécrations non négociables. Ainsi, le cas d’Omar Al-Bachir, l’autocrate-président du Soudan, accusé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité : là où chaque citoyen lambda se réjouirait qu’un sanguinaire en exercice soit poursuivi pour la tragédie du Darfour qu’il a provoquée et entretenue, les en-capuche n’y voient qu’un infâme acharnement contre le dirigeant musulman d’un pays pauvre. Ils ne tardent pas, produisant ainsi une tambouille idéologique hétéroclite, à le rapprocher du feu et tellement humaniste Saddam Hussein qu’ils arborent tel un martyr de l’abjecte Amérique et de l’Europe inféodée.

Début 1991, commentant le succès de l’opération Tempête du désert menée par l’administration Bush père, j’écrivais ceci : « Ne doutons pas que l'histoire manichéenne made in Occident lui fera une place d'honneur parmi ses démons. Le monde arabe, lui, portera longtemps Saddam dans son cœur, et il restera une figure essentielle alors que plus un américain moyen ne saura mettre une fonction sur le patronyme Bush. » Si je me suis totalement fourvoyé sur la résonance à venir du nom que le fils a contribué à inscrire pour longtemps dans les pages sombres de l’histoire universelle, l’incroyable popularité du sunnite irakien se confirme dans la tête sous capuche de jeunes qui n’étaient parfois même pas nés lorsque son armée s’est faite sortir du Koweït.


Tant que le monde occidental fera de la CPI son suppôt, empêchant à l’embryonnaire justice pénale internationale l’initiative de stigmatiser les dérives sanglantes de pays riches aux traités protecteurs, nos laissés-pour-compte à capuche s’en tiendront au simplisme dérangeant : de Bush à Israël, la crispation de leur rejet ne souffre d’aucun argument, d’aucune amorce d’éclairage historique.


Le racisme virulent et l’antisémitisme expectoré qui s’amplifient dans les périphéries à l’abandon ? On n’en parle surtout pas : comme si cette indignité rampante de notre République prétendument intégrative devait être minorée pour ne pas provoquer l’embrasement général. Hypocrisie à tous les étages : on laisse enfler les haines en espérant qu’elles ne submergent pas le contrat social de plus en plus ravalé à une missive d’inatteignables intentions.


Finalement, la crise économique, claironnée par les médias qui fournissent ainsi un carburant indispensable pour l’entretenir et maximaliser ses effets, dissimule la crise réelle d’une part croissante de la population qui a perdu l’affectio nationis et s’en remet aux litanies d’intégristes, aux sermons mortifères qui inclinent à mettre au-dessus de tout son clan, son quartier, sa communauté. Faites vos jeux… rien ne va plus !


Chronique parue sur le site
du journal
Le Monde
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