30 août 2009

Prière de rentrer… sans croire

Le vent de fraîcheur sur les bords du Rhône signe la fin d’une saison estivale. Progressif retour à l’actualité. Aucune source de réjouissance : poursuite des petites batailles sanglantes pour le pouvoir au cœur des nations instables, affaiblissement des projets de démocratie pour l’Irak et l’Afghanistan, enlisement inexorable du volontarisme d’Obama malmené par des conservateurs revigorés, imperturbable reprise des obscénités financières, autarciques gesticulations de l’opposition politique en France, frénétiques propositions d’un Exécutif en cours d’exécution populaire, le tout en évitant d’invectiver les déprimants protagonistes avec des postillons chargés en H1N1.

Changement de décor : l’ombre apaisante au bord du lac Tête d’Or. Ensemble de coins familiers qui atténuent mes plongées récurrentes.


Nature impassible, combien ton contact épiphénoménise les fracas mis en scène puis entretenus. S’alléger un peu des empesées religions qui handicapent l’âme et obstruent l’esprit ; déposer les armes doctrinales aux sueurs excessives, donc suspectes ; purger les sens des perceptions hâtives pour recouvrer les frémissements initiaux, la part d’émerveillement qui grise. Assumer, surtout, ses contradictions dans l’instant et dans le temps comme le gage d’un rapport sain au monde. 

Ainsi, mon regard sur l’incandescent Bloy, encensé sans modération sur la base de quelques lectures isolées et par une séduisante musique entretenue qui allait jusqu’à tourner en dérision le jugement sans appel de Léautaud.

« Faux bonhomme », Léon Bloy ? L’abondance diariste, même dans sa version épurée par l’auteur, impose un fond beaucoup moins attractif. Des fulgurances littéraires, oui, une singulière approche des gens et des choses, sans un doute. La traque des travers du contemporain inutile pour sa survie orchestrée : moins séduisant atour lorsqu’il se combine à une mendicité revendiquée qui rend l’imprécateur obséquieux pour son objectif à durée très déterminée. Passer outre ses surdoses religieuses pour louer le génial vociférateur ne doit pas occulter l’étiolement d’une parole rongée par un culte exacerbé, un petit air d’intégrisme…Croire à un dieu, c’est un peu laisser mourir sa capacité à transcender sa nécessité mortelle, son existence unique sans prolongation divine, c’est entériner l’explication de facilité, se contenter du confort des jalons d’un autre chose pour notre sort scellé. Croire pour ne pas voir…


Les mythologies grecques et romaines nous font aujourd’hui sourire, mais nous voilà encore si sérieux, si définitifs lorsque se profile le monothéisme. L’unicité du dieu rendrait-elle notre esprit monolithique, incapable d’une souple remise en question que requiert la lucidité minimale ? Les leurres envahissent déjà tellement nos existences qu’il faudrait éviter de s’encombrer en plus du religieux… pour les siècles des siècles !

21 août 2009

"Tribune libre" pour Micberth en liberté

Quelques mois avant l’été 76, dont je retrouve la touffeur oppressante ces derniers jours à Lyon, un certain Micberth accédait au petit écran, questionné par mon jeune homme de père. La Tribune libre d’Alessandri et Michelot accueillait ce chevelu barbu trentenaire au décapant message politique : « le droit à la différence » et « l’apologie de la désobéissance »… Apparente générosité anarchiste qui bousculait les institutions établies pour lui substituer une évasive voie de l’exemplarité.


Pourquoi revenir sur cet obscur moment de télévision ? Incroyable résurrecteur Internet : Dailymotion s’est vu proposer l’enregistrement de cette émission désormais consultable à chaque coin du territoire mondial. Ne nous emballons pas : quelque 250 visionnages de la prestation ont seulement eu lieu à ce jour.

M.-G. Micberth

La démarche de proposer à nouveau ce message trouve sans doute sa motivation dans la période incertaine d’une crise mondiale en cours. Après Che Coupat pour la gauche rebelle, voilà Karl Micberth pour la droite réfractaire. L’étiquette politico-géographique initiée par Mirabeau, comme le rappelle le président de la NDF, n’empêche pas les concordances de diagnostic et d’exécration. Lisez plutôt :

- « (…) la bourgeoisie… ce marais incertain où s’enlisent toutes les misères du monde. »
- « La démocratie indirecte est un attrape-cons et ne sert en définitive qu’à asseoir l’autorité et la fortune d’une poignée de méprisables canailles. »
- « Nos professions de foi balaient d’un coup tous les tenants des ordres nouveaux, les nationaux socialistes, les fascistes de guinguettes, tous ces jocrisses bigarrés inconsistants, récupérés à la première occasion par le monde de l’argent. »
- « En voilà assez d’obéir à de pâles humanoïdes, pantins orgueilleux, articulés par quelques rusés qui se tiennent dans l’ombre ! »
- « (…) la société bourgeoise ne pourra engendrer que des générations de désespérés ou d’esclaves décervelés. »
- « L’éden industriel ne peut nous apporter qu’un bonheur relatif, une sorte de pastiche du bonheur et masquer ainsi, irrémédiablement, notre véritable raison de vivre. »
- « Pourquoi refuser d’imaginer qu’une société composée d’individualités très marquées, puisse exister et vivre dans l’harmonie ? »


D. Decrauze
Modérons l’enthousiasme, tout de même. Comme j’ai tenté de l’esquisser pour Coupat aujourd’hui, le message du Micberth d’hier, tout généreux soit-il dans les intentions affichées, n’ouvrirait, en cas d’incarnation généralisée, qu’au chaos sacrificiel avec son lot de victimes des déchaînements barbares et de la satisfaction égocentrée des plaisirs de certains.


Quelles différence y aurait-il, alors, entre « la République bâtie sur les cadavres de centaines de milliers de Français », oubliant dans cette fustigation que les lignées au pouvoir dans l’Ancien Régime n’avaient rien du parangon de l’éthique éthérée, et la nouvelle aristocratie en charge du pays, habitée par de prétendues exemplarités existentielles aux critères insaisissables et malléables à l’envie ? S’ériger comme le meilleur dans son domaine n’a jamais impliqué l’altruisme minimal nécessaire pour mener une nation en préservant, vaille que vaille, la paix sociale.


Les désespérés de cette crise pourraient facilement s’agréger autour de l’iconoclaste appel : « désobéir » ! Vivifiante enseigne qui laisse entrevoir de prometteurs horizons… Sauf qu’il faut faire avec la nature humaine et, notamment, l’infecte partie qui pratique, sans aucune belle conscience utopiste, la rébellion opportuniste. Désobéir revient, en fait, à s’estimer davantage capable que le complexe contrat social. On sait pourtant fort bien le risible et lamentable échec qui couronnerait l’action de tous ceux qui gueulent contre le pouvoir démocratique s’ils s’emparaient des rênes du pays. Risible… sauf pour les victimes de leurs lubies idéologiques. Micberth comme Coupat ne sont d’ailleurs pas dupe : l’objectif n’est en aucun cas la conquête du pouvoir.


Alors, pour quoi faire ? La clef se trouve peut-être au détours d’une phrase prononcée il y a 33 ans : « Il [l’homme de droite] sait surtout, par l’intelligence et l’histoire, que le bonheur est pragmatique et ne veut pas laisser échapper le paradis qui lui est offert pour le temps de sa vie. » Voilà l’affaire : asseoir son autorité par l’esbroufe séduisante du combat politique pour justifier une vie non-conformiste, aux contraintes déléguées au maximum et aux plaisirs sucés jusqu’à la moelle de ses sujets, tel un magistral grooming.


De la politique ? Certes non. De la philosophie ? Peut-être, mais il faudrait alors aller chercher du côté d’un nouvel Aristippe insensible à la douleur physique et morale.

01 août 2009

Contresens

Depuis les bords du Rhône. C’est parti pour un mois dédié à la détente, aux activités non alimentaires et à l’improvisation ludique. Ainsi, aujourd’hui, ne surtout pas prendre la route, ne pas rejoindre l’asphalte des autoroutes, mais goûter à l’enceinte lyonnaise désertée.


Majestueux fleuve qui suit son cours, la passerelle du collège, élégance discrète pour les piétons flâneurs, les monts croix-roussiens qui dessinent une dentelle monumentale sur le ciel lumineux… Tout cela à portée du regard, sans gène de masses humaines qui se bousculent sur le trajet d’un Sud à envahir.


Un Journal comme un inexorable compteur en marche. L’arrêter serait comme mourir prématurément. L’engagement dans la voie diariste emprisonne l’expression pour l’orienter vers ses impératifs temporels. Chaque ligne s’oblige à l’exigence psychique du moment, sans aspiration d’autonomie, celle qui permet à l’écrit de s’affranchir de son auteur pour se construire en infidélité artistique à sa source… Le maître diariste en devient l’esclave… Paradoxe d’une apparente latitude quotidienne qui se laisse submerger par le temps, moniteur suprême de la tentative d’œuvre littéraire.


J’aurais le style abscons ? Pas grave. Mon imagination je la concentre sur le fabuleux trésor linguistique à disposition. C’est là que doit se dépasser l’auteur, et non dans l’élaboration de faits enchevêtrés qu’une réalité suffit à fournir.


N’ayant aucun impératif financier à être lu, je n’ai pour critère que mon seul plaisir expressif. Livré en pâture numérique via des blogs, chaque lecteur du hasard pourra en faire sa charpie, son exutoire critique, à l’aune de mon je m’en foutisme à l’égard de mes congénères. Match nul, mais des instants jubilatoires pour l’écriture. Les fosses insondables de l’Après importent finalement bien peu.
(Ecrit le 3 juillet 2009)