18 juin 2016

POINGS D'EXÉCRATION !

Comme atteint d’un mal protéiforme, le pays se convulse.

Des manifestations d’un autre siècle offrent à quelques dirigeants syndicalistes l’illusion d’une influence sur l’avenir de la réglementation du travail. Elles sont surtout le sinistre terrain de jeu des « casseurs », euphémisme social pour désigner des vandales nihilistes qui attendent, eux, la destruction de notre société, hôpitaux pour enfants inclus !

Une radicalisation islamiste rampe et peut sauter à la gorge n’importe où, y compris au domicile d’un couple de policiers. Sur la page déroulante de Facebook je découvre la photo d’une jeune fille en short accompagnée d’un témoignage de l’agression qu’elle a subie pour le simple fait d’une tenue qui laisse voir, bigre ! ses jambes… Voilà la civilisation obscurantiste dans laquelle veulent nous entraîner les daechiens et daechiennes plus ou moins identifiables.

Un Euro, comme vitrine ludique : en réalité tremplin des hooligans et l’occasion de se mettre la tête dans le ballon un mois durant, s’imaginant que plus rien d’autre ne compte… Bienvenue au XXIème siècle !


La noblesse de l’engagement, l’exemplarité des idées, c’est une députée travailliste outre-Manche qui les incarne : Jo Cox, morte pour l’Union européenne, flinguée puis poignardée par un extrémiste taré, pléonasme sans aucun doute.

Le pourrissement estival n'est pas loin...

07 mai 2016

Handicap : un XXIème comme âge plaqué or

Déportation des patients de Liebenau en 1940
Au siècle dernier, le nazisme met en œuvre un effroyable projet, « Aktion T4 » : l’élimination des infirmes et des débiles. Le XXIème voit naître, en 2006, une définition internationale du handicap : l’O.N.U. appelle à protéger la « dignité intrinsèque » des « personnes handicapées » qu’elle définit comme celles présentant « des incapacités (…) durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société (…). » (Convention relative aux droits des personnes handicapées, article 1). Peut-on, pour autant, considérer les seize années de ce siècle comme une période exemplaire dans son approche médico-sociale du handicap ?

Le XXIème siècle s’ouvre avec la Charte des droits fondamentaux de l’U.E. (18.12.2000) qui, dans son article 26, « reconnaît et respecte le droit des personnes handicapées », notamment quant à « leur autonomie, leur intégration sociale et leur participation à la vie de la communauté. » L’année suivante confirme l’intérêt d’organisations supranationales pour ce sujet : l’Assemblée mondiale de la santé de l’O.M.S. adopte la classification internationale des handicaps (C.I.H.) basée sur la complexité des déficiences, incapacités et désavantages – notamment de nature sociale. Ces textes fondamentaux influencent le pouvoir législatif français qui, trente ans après la loi du 30 juin 1975, souvent considérée comme le socle originel des politiques publiques dans ce domaine, vote la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Aux objectifs ambitieux fixés vont se greffer plusieurs initiatives salutaires comme la légalisation, le 9 mai 2014, du don de jours de repos en faveur d’un salarié s’occupant d’un enfant handicapé. Cette profusion législative témoigne d’une volonté renforcée comme jamais, en ce nouveau siècle, d’embrasser sans faux-semblant la question du handicap.
                                   
L’engagement s’affirme aussi chez les professionnels de la santé. Le handicap, qu’il soit physique, sensoriel ou mental, ne peut se contenter d’une approche médicale standardisée. Au-delà des recherches techno-médicales prônées par le transhumanisme, comme celles sur les exosquelettes en vue de remédiations efficaces pour la paralysie, les progrès de la médecine et de l’accompagnement ont permis d’allonger de façon spectaculaire l’espérance de vie des personnes handicapées : ainsi les trisomiques, qui vivaient une trentaine d’années dans les années soixante-dix, peuvent atteindre désormais la soixantaine. La revue Regards Santé (n°6, mars 2005) note d’ailleurs « l’importance de l’implication des médecins dans la prise en charge des personnes handicapées sur le plan médical mais également social ». La détermination des acteurs du soin s’est à nouveau manifestée le 17 décembre 2014 avec l’adoption de la charte Romain Jacob sur « l’accès à la santé des personnes en situation de handicap ». La mobilisation semble donc générale, et ce qui se dessine sur un plan sociétal pourrait confirmer l’excellence de l’époque dans l’intégration du handicap et la sollicitude pour les personnes handicapées.

Dans la panoplie des remédiations (prévention, traitement, compensation), l’action sur l’environnement social du handicap s’avère cruciale. Pour cela, les moyens financiers n’ont jamais été si conséquents. Le pays consacre autour de trente milliards d’euros au handicap, ce qui fait s’enthousiasmer Edouard Tréteau : « on constate d’abord la générosité d’une nation envers ses membres les plus dépendants des autres pour survivre ». (Les Echos, 30.03.16). En sus du volet pécuniaire, le dirigeant de Mediafin souligne « la mobilisation sur le terrain de familles, d’associations, de collectivités pour accompagner les 12 millions (…), dont 700 000 handicapés mentaux, de personnes handicapées en France ». Jauger ce florilège vertueux pourrait nous faire conclure qu’avec le XXIème siècle, enfin ! un pays développé a assimilé le principe que « ne pas être comme les autres (…) ça veut dire être différent des autres » (J.-L. Fournier, Où on va, papa ?) et ne mérite pas la stigmatisation et la mise à l’écart.
Se contenter des bonnes intentions, voire des réels engagements, risque de déformer la réalité actuelle du handicap et de retenir comme la période la plus bénéfique ce qui ressemble fort à un âge en plaqué or.

La façade des engagements ne peut occulter le malaise des protagonistes du soin et de l’accompagnement au point que le préambule de la charte Romain Jacob précitée reconnaît, dix ans après l’entrée en vigueur de la loi fondatrice d’une nouvelle façon d’aborder le handicap, qu’ils se sentent « très démunis face au manque de sensibilisation, de formation et de moyens dédiés aux personnes en situation de handicap ». Aveu d’impuissance ? Le défenseur des droits, Jacques Toubon, semble le penser lorsqu’il constate, selon la reformulation de R. Boyer-Grandjean dans l’article « La France face au défi du handicap » (L’Humanité, 8 avril 2016) que « les parcours de soins insuffisants, souvent chaotiques, faits de ruptures, (…) créent un ʺsur-handicapʺ ». En ce sens, notons les « 6 500 exilés non pas fiscaux, mais mentaux » en Belgique (Les Echos, 30.03.16), autant d’enfants handicapés que les établissements spécialisés français ne peuvent accueillir, faute de place.

A cette déficience médicale s’ajoute des apriorismes sociaux persistant envers ceux que l’euphémisme « handicapé », substitué à « infirme », tente de ne plus discriminer. Que ce soit à l’école ou dans l’entreprise, les handicapés n’ont pas la place qu’ils devraient occuper par rapport à leur proportion dans la société (18 %) En 2011, l’Agefiph constate un taux d’emploi des travailleurs handicapés (dont la première loi à se pencher sur leur sort remonte à… 1957 !) de 3,1 % dans le privé et guère mieux, 3,6 %, dans la fonction publique d’Etat censée donner l’exemple.
Stanislas Tomkiewicz
Le rapport social au handicap trouve un terrible écho dans l’analyse visionnaire faite en 1991 par le psychiatre S. Tomkiewicz : « Les découvertes dans le domaine du diagnostic prénatal seront plus rapides que les progrès thérapeutiques. La suppression du fœtus malade deviendra la règle (…). Un tel fantasme ne peut qu’entraîner un rejet violent de tout enfant hors norme et surtout handicapé. » (C. Gardou, Handicaps – Handicapés : le regard interrogé). On comprend mieux pourquoi J.-L. Fournier, père de deux garçons handicapés, se sent obligé, lorsqu’il parle d’eux, de prendre « un air de circonstance, comme quand on parle d’une catastrophe. »

Porter son handicap s’assimile encore, pour beaucoup, à un chemin de croix. Le 17 novembre 2000, la Cour de cassation adresse un avertissement indirect à la société, qui a encore du mal à accepter ses handicapés, en accordant à Nicolas Perruche une indemnisation du fait d’être né handicapé. Cela obligera le législateur à poser le principe que « nul ne peut se prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance » (loi du 17.01.02). Certes l’exclusion sociale n’a officiellement plus cours, mais les obstacles perdurent et la pleine accessibilité à la vie sociale, de l’école au monde du travail en passant par les soins, se fait encore attendre. Comme un désastreux symbole, les objectifs fixés par la loi de 2005 ont été passés au crible du réel par la presse en 2015 qui en a fait un bilan « plus que mitigé » (France Soir, 11.02.15). Ainsi, après une décennie, 40 % seulement des établissements recevant du public répondent aux normes d’accessibilité.
                                                                         
Ce XXIème siècle n’incarne pas vraiment le meilleur des mondes pour les handicapés. Si les intentions et les engagements se sont multipliés, ils résonnent parfois, à l’épreuve du réel, comme le moyen de se donner bonne conscience, notamment sur le plan social.
Dans ce contexte ambivalent, la fin de vie handicapée mal entourée pourrait générer un nouvel arrêt Perruche, lequel apparaitrait alors comme une désastreuse incitation à reconnaître l’euthanasie active.

19 avril 2016

La Camarde en blouse blanche

« Si j’ai l’occasion, j’aimerais mieux mourir de mon vivant ! » s’amusait Coluche en 1980 dans son sketch L’étudiant. Le rapport à la Mort, « celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur » rappelle Épicure (Lettre à Ménécée), est d’autant plus complexe pour une discipline et ses actants qui se fixent comme objectif premier de différer la « cessation complète et définitive de la vie » (Larousse médical, édition 2006). Peut-on vraiment considérer le trépas comme l’échec primordial du secteur et comment cela se traduit-il chez les soignants ? N’y a-t-il pas, pour eux, une tout autre façon d’aborder la fatale issue attendant certains de leurs malades ?
Alors que l’optique adversative cantonne la Médecine à se cogner à l’inéluctable Mort, l’approche intégrative place la mort comme un moment médical à maîtriser.

Dès les premiers pas en médecine, le mauvais pli peut être pris : jadis cet art visait surtout l’amélioration des conditions d’hygiène ; désormais ses spectaculaires progrès techniques poussent certains praticiens à nier l’issue finale prématurée en se focalisant sur la maladie à guérir. Le guérisseur A. Olivares, cité par Th. Janssen dans La maladie a-t-elle un sens ?, synthétise lucidement le trompe l’œil : « La toute-puissance promise par la science médicale est une illusion », car elle nous laisse « espérer l'invulnérabilité et l'immortalité que nos ancêtres enviaient aux dieux. » Une étude sur les étudiants hospitaliers « montre que dès le début de leur cursus, ces EH ressentent l’échec, l’impuissance médicale et la culpabilité face à la mort » (Colloque international Mort et Médecine, université de Strasbourg, 19 & 20 novembre 2011) : ils se confient peu aux médecins et aux psychologues sur la mort d’un patient, comme s’ils étaient porteurs d’un inavouable échec. Admettre « que la tâche qu’il s’était fixée est impossible à accomplir » (H. J. Freudenberger L’épuisement professionnel : la brûlure interne, 1980) peut déclencher une souffrance chez le médecin, sujet encore tabou.
En n’accordant « pratiquement plus de place au questionnement philosophique et métaphysique », selon le diagnostic alarmant de Th. Janssen, la « médecine moderne » réserve à ses protagonistes de lourdes épreuves psychologiques par le cumul de ces patients décédés. Ces pertes humaines pèsent sur les soignants, un peu à la façon de ce que C. Huguenin retient de l’attitude des « accompagnants » et des « aidants » : « nous arrivons tous avec au cœur la même souffrance du fardeau et le même déshonneur de la capitulation » (Alzheimer mon amour). La spécialité médicale comptant le plus fort taux de suicides dans ses rangs s’avère être celle d’anesthésiste réanimateur dont les services peuvent connaître jusqu’à un quart des patients ne survivant pas. Souffrir du décès du soigné s’intensifie avec des facteurs comme la jeunesse du patient, le drame exprimé par la famille ou la fréquence des trépas. Pour éviter le sentiment de culpabilité se dessine la dérive vers une gestion déraisonnable de cas désespérés.
Psychologue dans une unité de soins palliatifs, Valérie D. décrypte la démarche des médecins ayant annoncé à leurs patients qu’ils vont bientôt mourir : « ils tentent […] de repousser le moment où ils ne peuvent plus guérir, c’est-à-dire où ils renoncent à leur essence de médecin » (article « Les médecins face à la mort : comment affronter l’irréparable ? », Les InRocks, 14/09/2011). Le risque d’une fuite en avant existe bien : de l’acharnement thérapeutique au délaissement des mourants. Th. Janssen a ainsi stigmatisé le dilemme du pire : « lorsque la maladie et la mort gagne la partie, […] ils se réfugient derrière leurs artifices technologiques ou […] ils abandonnent leurs patients. » Cette tentative effrénée de garder le patient en vie, sans considération de sa propre souffrance, semble traduire ce qu’un médecin légiste, ex urgentiste, désigne comme le « John Wayne Syndrom » caractérisant « l’attitude virile et invincible des médecins du Smur » (Les InRocks, 14/09/2011).
Si l’obstination à maintenir la vie d’un patient devenu l’objet de performances thérapeutiques révèle une démarche perdue d’avance, la médecine change, dans certaines spécialités, son rapport à la mort.

Admettre que l’on ne peut pas tout facilite une forme de sagesse médicale et favorise le bon équilibre psychologique face à la mort de patients. L’urgentiste Jean-Michel L. a établi en 2002 une fiche pratique destinée à ses confrères afin qu’ils aient les bons réflexes comportementaux pour annoncer un décès : le positionnement adéquat, les précautions langagières, l’importance du regard, tout cela relevant, pour lui, d’une « technique de comédien » (Les InRocks, 14/09/2011). Cette démarche doit rester compatible avec l’empathie médicale détaillée par Th. Janssen : « L'essentiel […] est dans la qualité de la présence et l'authenticité du contact, dans la clarté de l'intention et l'intensité de l'attention. » Cela devrait inspirer le monde médical sis « entre nous et les innombrables morts » pour citer la formule de J. Berger et J. Mohr (Un métier idéal). Le décès assumé comme une possibilité permet de dépasser l’apparent échec provoqué par la Camarde.
La plus touchante expression de la philosophie palliative provient de la maman de la petite Thaïs, A.-D. Julliand, qui, dans Deux petits pas sur le sable mouillé, reconnaît : « nous ne pouvons pas [la] sauver » pour ajouter immédiatement que « ce constat n'est pas un aveu d'échec », mais qu’il permet d’exceller dans l’art de « dispenser des soins non pour guérir mais pour adoucir la vie. » Voilà bien la meilleure façon, pour un malade incurable, de n’être pas qu’un réceptacle de techniques médicales inopérantes et de ne pas « sombrer dans le monde horizontal, le monde de ceux qu'on oublie dans leur lit » (Hors de moi, Cl. Marin). Ainsi s’est développée en France, à partir des années 80, la médecine palliative (inspirée de St Christopher’s Hospice de Londres fondé en 1967 par Cicely Saunders). Depuis, les lois Kouchner (4 mars 2002), Léonetti (22 avril 2005) et Clayes-Léonetti (2 février 2016) ont apporté chacune leur pierre juridique à cette Médecine qui se donne comme objectif d’accompagner le malade dans son cheminement final : entre vie digne et bonne mort (sans aller jusqu’à l’euthanasie active).
Bien loin d’être un échec médical, la mort d’un individu qui a fait le choix du don d’organes post mortem fournit à la Médecine la chance de pouvoir sauver des vivants. « Je continue à travers quelqu’un d’autre, c’est être utile après sa mort » résume une donneuse potentielle, et seule la dextérité médicale va pouvoir sublimer le décès de l’un pour la renaissance de l’autre via une transplantation salutaire. Une mort source de vie, voilà l’improbable oxymore médical pourtant en plein développement. Si « les secrets de la vie et de la mort dépassent souvent l’homme et sa science immense » rappelle A.-D. Julliand, la discipline médicale incarne magnifiquement ce que Kim Jobst appelait de ses vœux : faire en sorte que la mort induise « des occasions d’apprendre, d’évoluer, de grandir. »

La Mort considérée comme une menace à combattre entraîne la Médecine guérisseuse à négliger ce que Fr. Bacon préconisait : « faciliter et adoucir l’agonie et les souffrances de la mort » (Du progrès et de la promotion des savoirs). Cet échec ressenti ne tient qu’à une conception étroite d’une médecine qui, au contraire, peut même faire qu’une mort participe à la préservation d’une vie.

En revanche, un spectaculaire rallongement existentiel, comme le promettent quelques géants de la recherche (Google, Facebook, Oracle…), n’apparaitrait-il pas plus ingérable que la mort naturelle pour le fonctionnement de l’humanité ?

20 mars 2016

Vivre sa maladie : oxymore social ?

D’un coup, ne plus « appartenir à l’armée des gens d’aplomb », comme l’écrit Virginia Woolf dans son témoignage De la maladie (1926) toujours si pertinent, n’est évidemment pas anodin pour la suite de son existence, et ce d’autant plus que les bien-portants vont modifier leur façon d’être à notre contact dans un mélange de peur, de rejet voire de dégoût. Cette insidieuse mise en quarantaine, quels visages prend-elle et quelle voie comportementale adopter pour compenser ces réactions et tenter de s’approprier au mieux ce qui reste un temps de vie, même s’il s’impose comme le dernier ?
A l’éprouvante maladie vient s’ajouter un rejet social plus ou moins larvé, mais qui peut constituer la prise de conscience, pour le gravement malade, de la plus bénéfique manière de vivre avec ce mal en soi.

Le premier acte de son intime tragédie s’articule autour d’une information médicale qui nous fait basculer dans ce « sentiment de vie contrariée » ainsi que le résume Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique. Cette sidérante nouvelle, tel un coup de massue de notre corps à notre esprit, s’accompagne souvent d’une déflagration sociale, depuis notre cercle relationnel jusqu’à la sphère professionnelle, qui risque d’obscurcir davantage cette étape indésirable de notre existence. Si le « miroir embarrassant pour notre société », qu’aborde Cécile Huguenin (Alzheimer mon amour) dans le cas spécifique d’une terrible maladie neurodégénérative, n’apparaît quasiment plus aujourd’hui comme une colère divine, délirante justification exogène, une pandémie comme le Sida s’est bien traduite, dans la fantasmagorie d’une partie des sociétés touchées, comme la sanction logique d’une vie sexuelle dépravée. Cette perception abusive confirme bien l’impact que peut avoir une maladie dans le rapport entre celui qui en est atteint et ceux qui apprennent cet état.
Une fois l’information et ses conséquences ingérées, la durée de vie de cette maladie, installée en nous, va charrier bien d’autres désagréments sociaux. Avant tout, le regard de l’autre que Michel Mercier, professeur de psychologie à la faculté de Namur (Belgique), précise comme étant « déterminé en fonction de […] normes et valeurs culturelles » (magazine Clair, mars-mai 2009). Premier coup de boutoir à cette identité sociale non désirée qui s’est substituée à celle qu’on avait construite « dans le silence de nos organes », selon la percutante formule du professeur René Leriche (1937) et que dépeint Claire Marin, dans son roman Hors de moi, avec la justesse inégalable de celle qui l’éprouve dans sa chair : cette maladie qui « fait peur et éloigne. Elle lasse, elle inquiète, elle creuse la distance. » La marginalisation s’exprime jusque dans la législation – même si, en l’espèce, c’est pour la protection du malade – comme à l’article L114 du Code de l'action sociale et des familles qui précise la condition pour qu’une maladie chronique relève du handicap : une « restriction de participation à la vie en société ». Lorsque s’ajoute un « regard porteur de différenciation » (Clair, 2009) comme le vit Maëlle, 46 ans, souvent en chaise roulante pour des douleurs rhumatismales aiguës, le drame vécu s’accentue.
Puisque cette « identité de malade phagocyte toutes les autres », ainsi que le diagnostique Claire Marin, par les angles « illness » et « sickness » (deux des trois dimensions de la maladie établies dans Médecine, santé et sciences humaines), le retrait social sans issue peut en résulter. Outre les contraintes physiques liées à la maladie elle-même, la rétractation sociale entretient un enfermement psychologique à l’image de ce que vit ce jeune homme de 22 ans, jusqu’alors « sportif, charmeur, hâbleur » selon ses propres qualificatifs, et dont l’arthrite psoriasique va lui donner « l’impression d’avoir muté » au point de transmuer son rapport à l’alentour dont il n’accepte plus le jugement sous-jacent : « je suis devenu obnubilé par mes différences et préfère m’isoler » (Clair, 2009). Les rets d’une maladie mal assumée par le poids social engendré finissent par emprisonner psychiquement.
« Faire le deuil de sa propre normalité », comme le conseille le professeur Mercier, ne doit pas se figer dans un oubli de soi-même au point de négliger l’objectif primordial : garder une ascendance sur son état en n’ajoutant pas au mal vécu un dérèglement social néfaste.

« Je ne lutte pas contre la maladie, je vis avec » estime Jean-François Léger porteur depuis longtemps du VIH et qui témoigne de son parcours social devant des étudiants en médecine. Allons plus loin avec l'expression "vivre sa maladie", oxymore révélateur de la singulière situation de celui en qui s’ancre une pathologie. Celle-ci implique la mobilisation de ses ressources vitales afin de considérer la maladie comme une part de soi, certes malvenue, mais inévitable. Lorsque les soins laissent poindre un horizon de moindre souffrance, voire de guérison, la priorité tient dans cette solidité mentale qui participe à l’efficacité des initiatives thérapeutiques. Nietzsche, dans Aurore, synthétise l’objectif salutaire pour le malade : qu’il « cesse de souffrir de ses réflexions sur la maladie plus que de la maladie elle-même. » Une maladie s’appréhende avant tout comme une expérience vécue, l’objet de connaissance s’y greffant avec plus ou moins d’efficience selon le support existentiel à disposition.
Cette appropriation doit s’associer à la fréquentation de ceux qui auront le sens d’« ajouter de la vie aux jours lorsqu’on ne peut plus ajouter de jours à la vie » selon la belle formule du professeur Jean Bernard rapportée par Anne-Dauphine Julliand dans Deux petits pas sur le sable mouillé. Thierry Janssen a justement décelé que « la santé est d’abord une affaire sociale » (La maladie a-t-elle un sens ?), a fortiori lorsque celle-ci doit être reconquise ou, à défaut, compensée avec dignité. Soignants et proches ont cette noble charge, dans le professionnalisme humaniste ou l’affection bien dosée à l’image de la maman de la petite Thaïs (A.-D. Julliand), atteinte d’une maladie génétique orpheline, qui résume la teneur de son implication aimante : « […] je n’ai jamais souffert à cause de Thaïs. Jamais. J’ai souffert avec elle », exemplaire attitude dont chaque malade devrait bénéficier. Ce lien réussi tient également à l’attitude du soigné qui doit accepter le regard extérieur afin de s’accepter lui-même et ainsi « foncer vers les autres » comme le revendique Matthieu atteint d’une forme sévère de spondylarthrite ankylosante (Clair, 2009). L’intolérance sociale se corrige par le prisme relationnel adopté en se focalisant sur l’après à portée de vie ou, sans étape suivante envisageable, en transcendant le laps de temps restant.
Thierry Janssen souligne ce que révèle le fait de se déclarer « malade » : un « appel à réintégrer le groupe ». Dépasser les apriorismes avoisinants, les frilosités irrationnelles, c’est brusquer les inerties sociales afin que, pour citer le médecin Kim Jobst, « la maladie et la mort » deviennent « des occasions d’apprendre, d’évoluer et de grandir ». Effort réciproque requis : au malade celui de ne pas capituler face au bouleversement intérieur qui rejaillit comme autant d’ankyloses potentielles ; à l’alentour de ne pas se complaire dans les préjugés simplistes. Cette double exigence ne relève d’aucune utopie, elle répond juste à la définition de ce que l’OMS considère comme étant la santé de tout un chacun et, par symétrie, la prise en charge sociétale de ce que chacun peut traverser comme épreuve physiologique.

Reconnaître la forme d’allergie que semble éprouver la société pour ses malades ne vaut en rien son acceptation qui sonnerait comme un renoncement. Notre modernité civilisée permet de dépasser ces frilosités afin de privilégier le cadre idéal pour vivre au mieux ce passage imposé.

A cette harmonie sociale doit correspondre la bonne proportion entre les bien-portants et les malades : le cacochyme-boom (ex-baby-boom) la déstabilisera-t-il d’ici une vingtaine d’années ?

24 février 2016

L'humanisme médical, ça vous grattouille ?

La pratique médicale du docteur Knock (Knock ou le triomphe de la médecine, pièce de Jules Romains, 1923) se fixe comme impératif de déceler le malade qui sommeille chez tout bien portant, incarnant ainsi la ligne anti-hippocratique de la démarche de soin. Le professeur Louis Portes, ambivalent président du Conseil supérieur de l’Ordre des médecins de 1942 à 1956 résume une tout autre philosophie thérapeutique qui doit régner lors d’une consultation, moment privilégié entre le soigné et le soignant : "une confiance qui rejoint librement une conscience". Le second, selon cette approche, devrait être reconnu et accepté par le premier pour l’exercice éthique de son savoir. La symbiose d’un patient s’en remettant totalement à la déontologie du médecin est-elle concevable pour la médecine contemporaine ?
Si l’impératif humaniste demeure un objectif de tous les instants dans cette discipline, les contraintes cumulées s’érigent comme autant de rappels à ce que doit être l’âge réaliste d’une médecine idéalisée.

L’humanisme, tel que défendu par Montaigne ou Rabelais, exige de considérer la personne humaine comme une fin. L’acte de soin, par essence, relève de cette attention de chaque instant. Raoul Dautry, en 1929, dans une allocution aux médecins du Réseau de chemin de fer de l’Etat, rappelle un principe professionnel fondamental : « (…) la meilleure façon de bien exercer son métier est de vivre quelque chose de plus grand que le métier lui-même ». Ce souci d’une démarche englobante trouve son écho antique chez Hippocrate de Cos : son serment amorce l’éthique d’une démarche médicale qui s’abstient « de tout mal et [de] toute injustice ». Le Conseil de l’ordre des médecins, loin de délaisser ce message primordial, lui a conféré un statut référentiel, à l’image de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dans le domaine politique, et sa formulation sacralise l’humanisme exigé du soignant : « Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. »
Au-delà de l’attitude humaniste propre au thérapeute, c’est bien le lien cultivé entre médecin et patient qui parachève le modèle de la démarche de soin à suivre lors d’une consultation, instant révélateur de l’état éthique de notre médecine.
Sans verser dans la dévotion évoquée dans Le Docteur Pascal d’Emile Zola (« Ces pauvres gens lui serraient les mains, lui auraient baisé les pieds, le regardaient avec des yeux luisant de gratitude ») le rapport entre ces deux êtres, en rencontre médicosociale, ne peut tolérer la méfiance. Certes, nous ne sommes plus à l’époque paternaliste de la médecine qui infantilisait le patient, mais pour que cette « confiance » trouve un répondant sincère, il faut qu’en face une « conscience » se dessine afin d’intégrer la complexité des ressentis de celui qui consulte. Kant prônait la réceptivité à la souffrance dans une distance maîtrisée et la mise en commun de la parole mutuelle. Là réside tout l’équilibre humaniste de la consultation.
Cette approche humaine offre à la discipline médicale l’opportunité de prendre en compte le discours du patient, tant dans son contenu que dans sa façon de l’exprimer. Cela contrecarre le portrait que Celse (Ier siècle) avait fait du chirurgien, technicien hors pair mais imperméable à son alter ego soigné : « il doit tout faire comme si aucune plainte du patient ne l’affectait ». Le patient ne peut plus être, aujourd’hui, celui qui endure sans mot dire. L’humanisme requiert l’écoute analytique, laquelle facilite le diagnostic et améliore la qualité de la décision thérapeutique. Le ressenti du soigné participe donc bien à l’élaboration de ce qui doit ressortir d’une consultation, premier acte déterminant d’une maïeutique médicale.
Tous ces préceptes déontologiques, que le plus célèbre représentant de l’École de Cos ne renierait pas, ne peuvent trouver leur envergure moderne qu’en tenant compte des contraintes actuelles, lesquelles donnent un visage plus réaliste à cet humanisme invoqué.

Les outils techniques à disposition du soignant se sophistiquent et se diversifient au point de parfois phagocyter la part de l’humain dans le processus de soin. Le philosophe grec Platon rappelle que la médecine est une « teknê » qui, tout comme l’éducation, figure parmi « les Arts du Salut ». La facette technique ne peut évidemment pas être ignorée : il revient au médecin de la contrôler afin que cette aide précieuse, mais sans âme, ne porte pas atteinte à ce qu’il convient de sanctuariser comme dimension relationnelle et, au contraire, s’articule avec cette dernière pour une bénéfique complémentarité. Nicole Lafont (interniste et psychiatre) ajoute, dans une formule incisive, que le médecin doit, à tout prix, éviter de devenir « l’outil de ses outils ».
Là où la maîtrise du médecin s’amenuise, au point parfois de détériorer la consultation, c’est face aux pressions économiques et aux tâches administratives croissantes qui grignotent ce temps médical essentiel, aujourd’hui un gros quart d’heure en moyenne par patient selon une enquête (2006) du ministère de la Santé. L’organisation financière du système de santé s’accommode, depuis des décennies, d’une situation déficitaire : certains prévoient un déficit annuel de l’assurance maladie de 100 milliards d’euros en 2020 (DEA de Florian Mayneris à l’EHESS sous la direction de Thomas Piketti, 2004). Sans prise en compte humaine dans le processus soignant, la réalité financière pourrait atteindre gravement notre généreux système de santé. La bonne gestion des deniers publics ne s’oppose d’ailleurs pas au respect du patient, lequel peut, en parallèle, comme citoyen, apprécier la manière dont ses prélèvements sociaux sont utilisés par le secteur médical.
Cette exigence, qui sort la médecine d’une tour d’ivoire éthérée, se retrouve sous une forme plus contestable dans ce que le patient attend de son médecin, influencé par la consultation préalable de sites sur Internet qui peuvent faire germer ou hypertrophier une hypocondrie latente chez l’internaute-patient au point, parfois, de pratiquer l’automédication. Là se niche l’atteinte la plus grave à la confiance qu’un patient devrait avoir pour son interlocuteur sachant dans l’univers réel. Le pseudo savoir glané sur la toile parasite le contenu de la consultation en obligeant le médecin à déconstruire les apriorismes de l’impatient ausculté. Cette factice connaissance pollue la médecine humaniste par une suspicion pavlovienne qui incite, parfois, à saisir la juridiction compétente. C’est donc aussi au patient de respecter les règles du contrat déontologique qui régit toute consultation, sous peine de rendre adversatif et contreproductif cet instant crucial d’échanges.

 « L’humanisme médical doit vivre avec son temps » rappelle l’Académie de médecine. Il lui faut trouver une voie en phase avec les impératifs qui font de cette activité humaine l’une des plus sensibles aux évolutions socio-économiques. Ce chemin doit être balisé en responsabilité partagée, même si le soignant, en « conscience », insuffle une orientation décisive.
L’humanisme survivra-t-il, en médecine, lorsque le diagnostic sera à la portée de l’intelligence artificielle consultable à distance à tout instant pour une performance désincarnée ?


20 décembre 2015

Comptes de vos haines et fin damnée

Chez les Daechiens, le vit ne se dresse qu’au gré des carnages menés : une flambée humaine par-ci, une flopée de décapitations balnéaires par-là. Pour les plus voraces, la gueule goutteuse du sang des autres, l’apothéose jouissive : dispersion finale de leur corps en confettis de chairs parmi les boulons, les vis et les écrous, autant de projectiles tueurs.

Les enragés ne peuvent assumer, comme minables mortels, les déchainements barbares. Il leur faut une caution pseudo spirituelle : un certain Dallaech l’Asperge leur sert d’alibi moral. Tellement grande, l’entité suprême, que les Daechiens doivent la répéter jusqu’au filet de bave pour en faire le tour… Cette clique affamée de tripes à la mode des Croisés s’est dotée d’un chefaillon au menton à poils longs… Une espèce de Daechient qui Daechie depuis son balcon.

Avec leur Kalaech comme moyen d’expression, que visent-ils comme projet de civilisation ? Ils ne piffrent pas que des talents humanistes dessinent leur Mahomaech, mais ils répandent le sang d’innocents comme une toile immonde : quelle cohérence ? Leur dessein pue la mort là où nos dessins croquent la vie.

La meute des Daechiens fait mine d’exécrer notre convivialité aux terrasses des cafés, notre sensibilité musicale, alors qu’elle pratique le rythme mortifère, le fracas inaudible, les airs d’un enfer malfamé… La finalité semble à rebours de ce qu’une jeunesse serait en droit d’attendre de l’avenir qui se profile : la manipulation pseudo religieuse qui incite à cette perdition programmée désarçonne tant l’archaïsme de ce qu’elle propose devrait faire fuir ses proies.

On peut toujours critiquer notre régime politique, mais il a le mérite précieux de pacifier les relations sociales et de laisser une certaine liberté d’épanouissement à nos choix d’existence tant qu’ils n’attentent pas à ceux des autres. Un contrat social en somme alors que les Daechiens pissent leurs balles là où leur vessie cérébrale l’impose.

Petiot, le village des Schtroumpfs apaisait mes tourments, malgré le vent mauvais du Gargamel. Avec l’Iznogoud Daechié et sa bande, l’impact s’inverse : une sérénité existentielle salopée par leur impuissance à vivre sans nuire à l’autre.
Un vœu pour 2016 ? Il coule de source…


21 novembre 2015

Zappons le terrorisme hilare !

Avec Merah, et maintenant Abaaoud, les médias se font les portefaix obscènes de l'hilarité paradeuse des terroristes les plus égocentrés. Les "books" posthumes, finalisés par les chaînes d'information, vous éclatent à la gueule comme la perpétuation visuelle de leur insupportable présence.
Ces sordides massacreurs se font ainsi forger une présence outre-tombe qui résonne comme une victoire picturale sur ceux qu'ils ont abattus. Le Merah nous fut imposé avec un bruyant tour de chauffe dans sa caisse, la mine enjouée, au lieu d'être figé par le seul cliché qui s'imposait : sa charogne démantibulée au bas d'un immeuble, la tronche grimaçant de la mort violente récoltée. A chaque diffusion de ses mimiques de kakou rigolard, les médias se font complice de fait d'une propagande webienne aux traces mythifiées.
Avec Abaaoud, le travers s'amplifie par la quantité de photos et la longueur du filmaillon à disposition. Le voilà nous assénant en boucle la synthèse à piétiner de son parcours, comme un crachat recommencé à la face de ses victimes. Satisfait, dans sa taule motorisée, de charrier des cadavres, de canarder les "apostats", de pousser sa radicalité jusqu'au ludique, il compare ainsi sa nouvelle vie avec la période occidentale où il se roulait dans la fange matérialiste tout aussi content de lui-même. Une puanteur existentielle qu'un corps criblé de balles suffirait à rendre. Lors de l'annonce de l'identification d'Abaaoud dans les restes de l'appartement "conspiratif", BFM TV n'a rien trouvé de plus normal que de consacrer un quart de son écran à un powerpoint tout à l'avantage du fumier fumé.
La déontologie de Big Média ne devrait-elle pas le conduire à s'interdire ces apologies visuelles de fait que le commentaire connexe ne parvient pas à atténuer, et à laisser les images auto-glorificatrices des terroristes dans les recoins malodorants d'Internet ? Mieux encore, au nom de l'exhaustivité journalistique, les chaînes d'info pourraient conclure le diaporama des intégristes meurtriers par le clap de fin adéquat : leur dépouille muette, informe, hideuse venant éclabousser les joyeux petits films de leur sinistre destin.