06 décembre 2009

Pas de pot pour s'échapper

Lyon la lumineuse m’accueille depuis dix ans cette année. Au départ, prétexte sentimental pour rejoindre une belle en cheveux, elle s’incarne depuis ville d’ancrage. A la dimension idéale pour que seuls les panards et une draisienne améliorée se chargent de mes déplacements. Pas un pet de dioxyde de carbone, donc ! Mon Copenhague à moi, quotidien, c’est l’éclairée Lugdunum. Eh tant pis si je n’ai pas la conversation exotique, comme ceux tout contents de leurs anecdotes lointaines souvent aspirées pour combler un vide de proximité, un néant intime. A la fournaise ces bavardages accessoires !

L’hérésie contemporaine, c’est de ne surtout pas vouloir bouger. Le déplacement vaudrait existence. J’y consens quelquefois, pour mes affections familiales, mais sans baver devant les contrées lointaines. Se nourrir de ce qui est à portée, sans lorgner ce qui implique la frénétique gesticulation spatiale… comme un ballet de l’inutile : le contentement de soi par la projection systématique dans l’ailleurs.


Le temps avance nécessairement, implacablement. Pourquoi lui surajouter cette obsession de la mobilité ? Notre voyage dans le temps, au rythme de chaque seconde, de chaque jour valant bientôt des secondes et des semaines équivalant des jours, dans notre perception évolutive, est la plus dépaysante, la plus profonde et captivante des découvertes. Je m’en repais sans retenue, et surtout sans chercher à l’occulter par des parcours fumeux aux quatre coins d’une planète envahie par ces visiteurs bruyants qui croient ainsi se détourner du temps qui passe.


La Terre se réchaufferait par les rots de nos viandes sur pattes et par l’errance d’une humanité-touriste, curieuse de tout et surtout de ce qui lui est apparemment le plus inaccessible. Paradoxe poétique : l’énergie fossilisée, la quintessence de l’immobilisme dans les entrailles terrestres, lui permet de revendiquer comme une liberté première, peut-être même avant celle de penser, la liberté d’aller là où ça lui chante ! Claironnons ensemble cet inaltérable penchant à l’échange mondialisé, surtout sans réfléchir aux quelques absurdes déplacements engendrés. Pas correct, pas dans le sens de l’évolution…


Par quel sophisme l’humanité a-t-elle cru que son évolution temporelle, un mieux-être donc, passait sans conteste possible par des évolutions spatiales pour tout : son pain, ses loisirs, son travail et ses vacances… tout à la même enseigne ? Move ta carcasse et tu seras évolué, mon fils !
Voyez la réaction de l’automobiliste qu’on tente de culpabiliser : « Mais je ne peux pas faire autrement ! » C’est bien là l’os, les choix initiaux d’une civilisation qui a progressivement contraint l’individu à se déplacer en subissant la surcharge par la présence de tous les autres contraints


Au bout du chemin de croix m’attend un être aimé, une grand-mère qui n’a plus que les pensées de ses proches pour se déplacer, mais c’est le plus enivrant des voyages, bien au-delà du temps, de l’espace et du pot d’échappement… à soi-même. Il n’est plus l’heure des leurres, à Copenhague, à Lyon et partout sur la Terre.


Article paru sur le site du journal Le Monde

2 commentaires:

patrick delahousse a dit…

" l'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir" (Chateaubriand).

" le voyage, le petit vertige pour couillons"
(Céline)

On est en plein dedans!!!

Decrauze a dit…

En effet. Merci pour vos percutantes citations de ces ô combien grands esprits.